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En bref
Quand le Royaume-Uni a sanctionné onze personnes et entreprises soudanaises en juillet 2026, la plupart se rangeaient nettement d’un côté de la guerre civile. Une société minière publique, Sudamin, était soupçonnée de faire transiter des revenus de l’or vers les deux. C’est la guerre en miniature : l’armée et les FSR ont bâti des économies de l’or rivales qui vendent sur nombre des mêmes marchés. Les ennemis partagent une plaque tournante. L’essentiel de l’or aboutit toujours aux Émirats arabes unis, directement ou via l’Égypte. Cette dépendance place l’Égypte et les Émirats dans une position unique pour exiger un cessez-le-feu dans une guerre qui a déplacé plus de 11,3 millions de personnes.
Sommaire
Le 16 juillet 2026, le gouvernement britannique a sanctionné onze personnes et entreprises soudanaises qu’il soupçonnait de financer, d’approvisionner ou de commercer pour l’un ou l’autre camp de la guerre civile au Soudan. La plupart des noms se rangeaient sans peine d’un côté de la ligne de front, parmi eux un financier et deux agents d’approvisionnement des Forces de soutien rapide (FSR), la force paramilitaire qui combat l’État ; un responsable des achats des Forces armées soudanaises (FAS) et la société hongkongaise qu’il contrôle ; et deux entreprises minières publiques, Omdurman Mining et Ariab, soupçonnées de procurer à l’armée des revenus tirés de l’or.
Le onzième nom était plus difficile à classer. Sudamin, une troisième société minière publique, était soupçonnée de faire transiter des revenus de l’or de conflit « à la fois vers les FAS et les FSR, notamment par le biais de liens passés avec la société sanctionnée Al Junaid ». Al-Junaid est une entreprise de construction et de négoce détenue par des membres de la famille de Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », le commandant des FSR.
Le lien entre Sudamin et Al-Junaid remonte à un accord sur des mines d’or. En 2020, Al-Junaid a annoncé qu’elle renonçait aux mines d’or du Jebel Amer, au Darfour-Nord. Un assistant du directeur général de l’entreprise a mis en cause des « pressions politiques » et une campagne affirmant que la société faisait de la contrebande d’or. Chatham House, le think tank londonien, indique qu’en contrepartie la société a reçu de l’argent liquide, des exonérations fiscales et une participation de 34 % dans Sudamin, qui détenait alors le monopole de l’importation du mercure et du cyanure utilisés pour traiter l’or. Trois ans plus tard, les deux forces entraient en guerre, et les FSR « ont rapidement entrepris de reprendre le Jebel Amer ».
La guerre a éclaté en avril 2023, déclenchée surtout par un différend sur l’intégration des FSR à l’armée régulière pendant une transition prévue vers un pouvoir civil. Chatham House compte la lutte pour les actifs aurifères parmi ses causes, et soutient que les deux généraux, Abdel Fattah Al-Bourhane pour l’armée et Hemetti, veulent conserver leur pouvoir politique et préserver leurs empires économiques de plusieurs milliards de dollars. Pour Chatham House, l’or est la source de revenus la plus importante des deux camps. Le gouvernement britannique y voit « le moteur » de l’économie de guerre soudanaise.
Au 5 octobre 2026, l’agence des Nations unies pour les réfugiés, le HCR, recensait plus de 11,3 millions de personnes toujours déplacées par la guerre. Les morts se comptent de deux manières différentes. L’observatoire des conflits ACLED, qui recense les décès signalés, en avait enregistré au moins 59 000 à la mi-octobre. Des humanitaires, cités par l’AFP le 21 octobre, estiment que plus de 200 000 personnes ont été tuées.
L’or des deux camps quitte le Soudan par des routes qui se recoupent et finit sur bon nombre des mêmes marchés, ce qui donne aux pays qui accueillent ces marchés un levier sur les deux armées.
Comment l’or a remplacé le pétrole
Lorsque le Soudan du Sud a fait sécession en 2011, il a emporté environ les trois quarts des réserves de pétrole brut du Soudan. L’or a comblé une partie du vide. En 2022, il représentait près de la moitié des exportations non pétrolières du pays.
En 2012, de l’or a été découvert au Jebel Amer, un site isolé du Darfour-Nord, et la ruée a attiré des orpailleurs venus d’aussi loin que le Tchad, la République centrafricaine et le Nigeria. Cette année-là, un responsable gouvernemental a déclaré que la zone fournissait un tiers de la production du pays. En 2013, les Janjawids, les milices du Darfour, ont été institutionnalisées en FSR sous le commandement d’Hemetti, et en 2017 la nouvelle force s’est emparée du Jebel Amer.
En 2019, les FSR étaient une entreprise autant qu’une armée. L’ONG Global Witness a constaté que les FSR et Al-Junaid « semblent avoir de fait accaparé une grande partie du marché de l’or au Soudan », et que des documents bancaires ayant fuité semblaient montrer l’existence d’un compte des FSR à la National Bank of Abu Dhabi. Cette année-là, Hemetti a déclaré que les FSR avaient versé 1,027 milliard de dollars à la banque centrale. Il citait comme origines de cet argent la solde des troupes servant à l’étranger, « l’argent de l’or » et d’autres investissements. Au moment où la guerre a éclaté, a constaté le Groupe d’experts des Nations unies sur le Soudan, les FSR contrôlaient l’essentiel du commerce de l’or du pays et avaient investi leurs recettes aurifères d’avant-guerre dans un réseau comptant jusqu’à 50 sociétés.
L’armée a bâti ses propres réseaux, et Chatham House fait remonter ses nouveaux achats d’armes à une toile de sociétés alignées sur l’armée et de groupes d’affaires liés aux islamistes et à l’ancien régime. Si bien qu’en 2023 chaque force avait sa propre économie de l’or, et qu’entre les deux se trouvait au moins une entreprise publique dans laquelle la société familiale du commandant des FSR s’était vu attribuer une participation.
L’or de l’armée voyage par la banque et par le troc
L’armée supervise la production d’or dans le nord et l’est du pays. Elle tire profit des taxes sur la production, dont le ministère des Finances a la charge, et les exportations officielles de l’État proviennent des zones qu’elle tient. Ces exportations ne couvrent qu’une partie de ce que l’État dit extraire : le chiffre du ministère des Minéraux pour la production de 2025 dépasse de plusieurs dizaines de tonnes les exportations enregistrées par la banque centrale. Cet écart ne peut pas simplement se lire comme la quantité passée en contrebande.
Les exportations officielles partaient presque toutes dans la même direction. En 2024, le Soudan a envoyé 22,2 de ses 22,9 tonnes d’exportations officielles d’or aux Émirats arabes unis. Les Émirats assuraient aussi les services bancaires. Les autorités de Port-Soudan, soutenues par l’armée, faisaient passer leurs transactions internationales principalement par la succursale d’Abou Dhabi de la banque publique El-Nilein, et des banques et des investisseurs émiratis détenaient une participation importante dans la Bank of Khartoum, la plus grande banque commerciale du Soudan. Les exportateurs préféraient Dubaï en raison de relations anciennes et parce qu’on y trouvait des financements pour acheter des marchandises destinées au Soudan. Le gouvernement utilisait ses recettes aurifères pour importer du carburant et du blé. En 2025, la mine de Kush, fleuron du secteur aurifère gouvernemental, appartenait à une société basée à Dubaï, Emiral Resources.
L’armée se retrouvait ainsi dans une position inconfortable : elle dépendait des Émirats pour les devises fortes tirées de l’or tout en les accusant de soutenir les FSR. Chatham House a constaté qu’au début de 2025, Al-Bourhane évitait de critiquer ouvertement les Émirats parce qu’il mesurait le levier financier dont ils disposaient. Les Émirats nient soutenir l’un ou l’autre camp.

En mai 2025, le Soudan a malgré tout rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats. Début août, les Émirats ont interrompu les vols commerciaux en provenance de Port-Soudan, et la livre soudanaise est tombée de 2 200 à 3 600 pour un dollar, ont indiqué des négociants à Reuters. Les exportations officielles d’or sont passées de 22,9 tonnes en 2024 à 14,7 tonnes en 2025, et les envois vers les Émirats ont fortement chuté. L’Égypte a reçu cette année-là 4,9 tonnes d’or soudanais, environ vingt fois plus que l’année précédente. Le 6 octobre 2026, la société minière publique a annoncé que les exportations d’or avaient rapporté 2,3 milliards de dollars au cours des neuf premiers mois de l’année.
Une entreprise montre comment fonctionne cette route du nord. L’Egyptian Sudanese Company, comme le montrent des documents ayant fuité obtenus par le site The New Arab, est détenue conjointement par des entités affiliées aux ministères égyptiens de l’Approvisionnement et de la Défense et par une filiale du Système des industries de défense, le conglomérat appartenant à l’armée qui est le principal producteur d’armes du Soudan. Au premier semestre 2023, elle a livré des dizaines de milliers de tonnes de sucre et de farine à l’armée et à ses partenaires. En janvier 2024, elle avait signé un accord pour importer de l’or soudanais et le distribuer en Égypte. Elle a continué de commercer avec des filiales du Système des industries de défense après que les États-Unis et le Royaume-Uni ont placé le conglomérat sous sanctions en 2023. Interrogé à ce sujet, un dirigeant de l’entreprise a d’abord nié toute relation avec des entités soudanaises sanctionnées, puis s’est refusé à tout commentaire lorsqu’on lui a montré les documents. L’analyste soudanais Suliman Baldo a décrit le mécanisme au site : des sociétés de l’armée reconditionnent les marchandises égyptiennes et les vendent au Soudan contre de la monnaie locale, puis dépensent celle-ci en produits destinés à l’exportation vers l’Égypte. Il y voyait « une forme d’échange, ou de troc », et, comme aucun dollar ni aucun euro ne change de mains, « la principale voie de contournement des sanctions ».
Pourquoi Le Caire paie mieux
En mai 2023, l'Égypte a supprimé les droits de douane et autres taxes, hors TVA, sur certaines importations d'or apportées par des passagers à leur arrivée, d'abord pour six mois. Les contrebandiers sont aussi attirés par de meilleurs prix sur les marchés égyptiens et par une fiscalité plus légère. Un négociant qui exportait par Port-Soudan payait 28 % de taxes, ramenées ensuite à 20 %, tandis que les passeurs prenaient environ 10 % pour acheminer l'or jusqu'aux marchés du Caire. Début 2025, Chatham House estimait qu'environ 60 % de la production des États du Nord, du Nil et de la mer Rouge, dans le Nord et l'Est tenus par l'armée, partaient officieusement vers l'Égypte. Le commerce va dans les deux sens. Les négociants soudanais dépensent le produit de leurs ventes en Égypte en denrées alimentaires et en huile de cuisson, ainsi qu'en carburant, en mercure et en cyanure utilisés dans les mines, et les envoient vers le sud.
Une grande partie de l’or qui arrive en Égypte n’y reste pas. The New Arab rapporte que l’essentiel des exportations d’or soudanais vers l’Égypte est réexporté vers les Émirats. L’analyste Omer Sidiahmed le résume en une ligne : la destination n’a pas changé, « seulement l’itinéraire ». Baldo a déclaré à Reuters que « l’Égypte est celle qui y gagne le plus », parce qu’elle empoche la différence entre ce qu’elle paie au Soudan et ce qu’elle gagne aux Émirats.
Les motivations du Caire sont plus difficiles à lire. Chatham House estime que le soutien de l’Égypte à l’armée est « probablement fortement fondé sur l’appétit du Caire pour l’or soudanais » et sur la capacité de l’armée à payer ses armes avec les revenus de l’or. L’Égypte a aussi des raisons de sécurité. Elle soutient Al-Bourhane, mais elle voit également dans une guerre à sa frontière sud une menace pour sa sécurité.
Ce qui revient à l’armée est plus facile à énumérer qu’à retracer. En janvier 2025, le Trésor américain a établi que le responsable des achats de l’armée, Ahmad Abdalla, avait organisé l’achat de drones de fabrication iranienne auprès d’une entreprise de défense azerbaïdjanaise. En juin 2026, le Trésor a déclaré que l’arsenal de l’armée, entretenu par son conglomérat d’armement, est souvent acquis auprès de l’Iran et d’autres soutiens étrangers, et qu’une entreprise indienne avait fourni plus de 200 cargaisons d’explosifs à ce système depuis 2024. À partir d’images et de vidéos vérifiées, la mission d’établissement des faits de l’ONU sur le Soudan a relevé, dans des frappes de l’armée à compter de janvier 2026, des caractéristiques correspondant à des drones de combat turcs Bayraktar Akıncı, tout en qualifiant de préliminaires ses conclusions sur le soutien étranger à l’armée. En juillet 2026, le Royaume-Uni a inscrit Abdalla sur sa liste de sanctions visant les réseaux de l’or.
Les FSR vendent de la mine jusqu’à Dubaï
Les FSR tiennent la plupart des gisements d’or du Darfour et du Kordofan, et elles en tirent de l’argent de trois manières, selon Chatham House. Elles protègent leurs propres activités d’extraction et de négoce, menées par l’intermédiaire d’Al-Junaid. Elles imposent une « protection » qui oblige les mineurs artisanaux à vendre par leurs circuits. Et certaines de leurs unités extraient elles-mêmes de l’or. Au cours des deux premiers mois de la guerre, elles se sont emparées de la Sudan Gold Refinery à Khartoum, avec un stock d’or non raffiné en attente d’exportation. Début 2025, alors que l’extraction au Jebel Amer était en grande partie arrêtée, les mines de Songo, au Darfour-Sud, près de la frontière avec le Soudan du Sud, étaient devenues leur principale source.
Une partie de leur or est achetée directement à la mine. Le Groupe d’experts de l’ONU a documenté la vente, par une faction rebelle du Darfour, d’or de la mine de Kidineer aux FSR et à des négociants qui leur sont liés. De juin à octobre 2024, selon les estimations du Groupe, l’or se vendait en moyenne 72 000 dollars le kilogramme sur les sites miniers, contre 85 204 dollars sur les marchés formels. Les prix variaient fortement selon la pureté, et sortir l’or du Darfour coûte de l’argent, mais l’écart donne aux négociants une raison de l’acheminer vers un marché formel.
Deux sorties de l’or des FSR sont attestées. Chatham House indique qu’une grande partie de l’or du Darfour-Nord passe en contrebande au Tchad, d’où il est acheminé vers les Émirats. Un ancien ingénieur d’Al-Junaid a décrit à l’AFP une seconde route, depuis la zone frontalière sud du Darfour : jusqu’à un aéroport à Raga, au Soudan du Sud, puis par avion vers l’Ouganda et le Kenya, et de là vers les Émirats. C’est le récit d’une seule personne sur une seule région. Les deux routes aboutissent là où finit aussi l’or soudanais passé en contrebande par l’Égypte, le Tchad et la Libye : à Dubaï.
À Dubaï, la piste documentaire s’épaissit. Le Groupe d’experts de l’ONU a relevé qu’un négociant associé aux FSR y avait reçu 50 kilogrammes d’or en mai 2023, une cargaison venue de Khartoum via Port-Soudan. En janvier 2025, le Trésor américain a déclaré qu’AZ Gold, une société émiratie, avait acheté de l’or au Soudan « vraisemblablement au profit des FSR » et l’avait transféré à Dubaï. En octobre 2025, le groupe d’enquête The Sentry a affirmé que les FSR s’appuient sur un réseau de sociétés, dont des entreprises de Dubaï, pour convertir l’or de conflit en devises fortes, a désigné Mazin Fadlalla parmi les hommes à l’origine de ces structures et a exhorté les gouvernements occidentaux à enquêter sur lui et sur Ahmed Hashim. En juillet 2026, le Royaume-Uni a sanctionné les deux hommes en tant qu’agents d’approvisionnement liés aux FSR.

En un point, le dossier public place l’or et les armes entre les mêmes mains. Le Trésor américain indique qu’AZ Gold est dirigée par un ressortissant soudanais connu sous le nom d’Abou Dharr, qui possède et dirige également Capital Tap Holding, une holding basée aux Émirats qui « gère 50 sociétés dans dix pays ». Capital Tap, selon le Trésor, a fourni aux FSR « de l’argent et du matériel militaire ». Abou Dharr est le financier des FSR qui figure sur la liste britannique de juillet.
Ce qui parvient de l’étranger aux FSR est documenté par des constatations datées, et les Émirats ont démenti chacune de celles qui les mettent en cause. En 2024, le Groupe d’experts de l’ONU a jugé crédibles les allégations selon lesquelles des armes et des munitions étaient déchargées plusieurs fois par semaine d’avions-cargos à l’aéroport d’Am Djarass, au Tchad, à destination des FSR. Les Émirats ont nié toute implication et affirmé que les vols transportaient de l’aide humanitaire. Un an plus tard, le Groupe s’est dit incapable de confirmer des transferts d’Am Djarass vers le Darfour. En mai 2025, Amnesty International a affirmé que des bombes guidées et des obusiers de fabrication chinoise retrouvés au Soudan y avaient « presque certainement » été réexportés par les Émirats, une accusation que ceux-ci ont jugée « sans fondement ». Un projet du rapport 2026 du Groupe, consulté par Reuters en juillet 2026, citait quatre sources selon lesquelles des avions-cargos Boeing avaient transporté des combattants, des drones et des armes au Darfour pour les FSR. En septembre 2026, la mission d’établissement des faits de l’ONU a conclu qu’il existait « des motifs raisonnables de croire » qu’un réseau transnational avait fourni aux FSR des armes, une logistique, une formation et du personnel étranger, dont des contractuels colombiens, et que des personnes et des entités liées aux Émirats y avaient « joué un rôle important ». Les Émirats ont rejeté ces allégations et affirment être restés neutres tout au long de la guerre.
Aucune de ces constatations, d’un côté comme de l’autre, ne relie une vente d’or précise à une livraison d’armes précise. Le rapport de septembre de la mission de l’ONU sur le soutien étranger ne mentionne pas du tout l’or. Chatham House évoque seulement « la possibilité » que de l’or reparte d’Am Djarass à bord des avions qui apportent les approvisionnements. L’analyste Andreas Krieg, du King’s College de Londres, observe que les corridors qui font entrer des pièces de drones « peuvent faire sortir des lingots ».
Là où les deux filières se rejoignent
Chatham House décrit les Émirats comme une plaque tournante sur laquelle les deux belligérants s’appuient pour régler leurs transactions financières. Le think tank lit les données commerciales de la même manière : les 17 tonnes d’or soudanais importées par les Émirats en 2023 comprennent probablement de l’or des zones des FSR et de l’or sorti en contrebande des zones tenues par l’armée. L’essentiel des exportations officielles de l’armée allait encore aux Émirats en 2025, et une grande partie de l’or parti depuis vers l’Égypte est revendue aux Émirats. Des négociants et des analystes ont déclaré à Reuters que les deux forces pratiquent la contrebande. Et une entreprise publique, Sudamin, est soupçonnée par le Royaume-Uni de payer les deux.
Le Soudan n’est qu’un fournisseur parmi d’autres d’un marché bien plus vaste. L’organisation suisse de développement SWISSAID estime que 435 tonnes d’or ont été sorties d’Afrique en contrebande en 2022, dont 405 tonnes sont parties vers les Émirats. En 2023, les Émirats ont dépassé le Royaume-Uni pour devenir le deuxième exportateur mondial d’or.
L’Europe s’en est prise au commerce lui-même. Le 13 juillet 2026, l’Union européenne a interdit l’achat, l’importation et le transport d’or soudanais exporté après le 15 juillet, qu’il arrive directement ou en passant par un autre pays, ainsi que la vente de mercure et de cyanure de sodium au Soudan. La Suisse a suivi avec sa propre interdiction d’acheter, d’importer et de transporter de l’or soudanais, en vigueur depuis le 10 septembre.
Comment l'or soudanais change de nationalité
Les Émirats n'ont aucune mine d'or, et pourtant ils importent de grandes quantités d'or africain, dont une bonne part n'a jamais été déclarée à l'exportation dans le pays d'où il est parti, a constaté SWISSAID. Une fois arrivé à Dubaï, l'or peut être raffiné, et le raffinage compte en droit. Les règles suisses, telles que SWISSAID les interprète, considèrent le dernier lieu de transformation de l'or comme son origine, si bien que l'or raffiné aux Émirats entre en Suisse comme émirati même s'il a été extrait en Afrique. La Suisse est l'un des principaux centres mondiaux de raffinage et de négoce de l'or. En 2024, Marc Ummel, de SWISSAID, a déclaré que depuis des années, de l'or de contrebande potentiellement lié à des conflits « arrivait légalement en Suisse ». Aux Émirats, l'accréditation Good Delivery des raffineurs est restée facultative, mais des règles distinctes de devoir de diligence sont devenues obligatoires pour les raffineries agréées en janvier 2023. En 2024, 32 raffineries émiraties ont été suspendues pour manquement aux règles de lutte contre le blanchiment d'argent.
Les interdictions visent l’origine de l’or, et l’origine est ce qu’il y a de plus difficile à voir une fois que l’or est passé par une raffinerie. Ummel a déclaré en août 2026 que les règles de l’UE interdisent aussi les importations indirectes d’or soudanais, mais qu’« il n’existe actuellement aucun mécanisme pour les contrôler ou les empêcher ». Les Émirats mettent en avant leurs règles sur les raffineries, et en 2025, un responsable émirati a déclaré à l’AFP que le pays « rejette fermement toute allégation infondée concernant la contrebande d’or en provenance du Soudan et les profits qui en sont tirés ».
Les mineurs et les marchés
La guerre a poussé des centaines de milliers de Soudanais à chercher d’autres revenus, les chercheurs d’or ont afflué vers le nord, et certaines estimations situent le nombre de mineurs artisanaux autour de deux millions. En septembre 2026, le responsable de la division des exportateurs d’or du pays a déclaré que seul un quart environ de la valeur de l’or parvient au Trésor public. Le même mois, l’union des sociétés minières a menacé d’arrêter la production à partir du 1er octobre, sur fond de différend sur la manière dont la banque centrale achète l’or, en fixe le prix et le paie. La banque centrale a assoupli ses règles à partir du 21 septembre, permettant aux entreprises de vendre à davantage d’acheteurs et de conserver plus longtemps leurs recettes d’exportation. Fin octobre, rien n’avait été rendu public sur un éventuel abandon de cette menace par les entreprises.
Le samedi 10 octobre, une frappe aérienne a touché un site minier informel à Jabal al-Uqaydat, à la frontière entre le Soudan et l’Égypte. Le groupe soudanais de défense des droits humains Emergency Lawyers a fait état de 72 « mineurs civils » tués, un chiffre provisoire qu’il s’employait encore à vérifier. Le groupe a accusé l’armée de l’air égyptienne. L’AFP n’a pas pu confirmer ce récit, et l’Égypte n’a fait aucun commentaire officiel. Un survivant, Sharaf Ali, a raconté que des milliers de personnes travaillaient sur le site au moment de la frappe, et que les gens se sont dispersés ensuite, « c’est pour ça que personne ne sait combien exactement ont été tués ». C’était la deuxième attaque contre le site cette année-là. En juin, des frappes, égyptiennes selon certaines informations, y avaient tué 23 travailleurs.
L’armée égyptienne a déclaré, sans répondre directement à l’accusation, qu’elle menait une campagne contre l’orpaillage illégal près de la frontière, visant ce qu’elle appelait des « éléments criminels », et qu’elle avait largué des « tracts d’avertissement » avant l’opération. Al-Bourhane a ordonné une enquête sur ce qu’il a qualifié d’« incident douloureux dans une zone frontalière entre le Soudan et l’Égypte ». Al Jazeera n’a trouvé aucun indice que l’or de cette zone frontalière finance l’une ou l’autre armée. La frappe a touché des mineurs d’une économie frontalière que la guerre avait fait gonfler, sur une frontière où l’Égypte, alliée de l’armée, voit une menace pour sa propre sécurité.
Neuf jours plus tard, le 19 octobre, une frappe de drone a touché le marché d’Amiet, à Abyei, un territoire revendiqué à la fois par le Soudan et le Soudan du Sud. Amiet est un grand centre commercial pour deux communautés, les Dinka Ngok et les Misseriya. Le 20 octobre, le ministre de l’Information par intérim d’Abyei a déclaré à Reuters que 153 personnes avaient été tuées. Le 21 octobre, les autorités d’Abyei faisaient état de plus de 220 morts et de plus de 8 000 personnes en fuite. La force de maintien de la paix de l’ONU à Abyei a recensé de son côté au moins 80 morts dans les attaques contre Amiet et Todach, toute proche, et vérifiait encore le nombre des victimes. Des sources diplomatiques ont indiqué à Reuters que la frappe avait touché un dépôt de carburant que les FSR avaient utilisé par le passé, et des diplomates et des experts décrivent Abyei comme un point de transit pour l’approvisionnement des FSR, en carburant surtout. Un témoin a déclaré à Reuters n’avoir vu ni membres des FSR ni combattants en uniforme sur le marché, où l’on vendait aussi du sucre, de la farine et des biscuits destinés à être acheminés au Soudan.
Qui a frappé Amiet reste contesté, et le 21 octobre l’ONU a déclaré ne pas pouvoir encore se prononcer formellement. Des responsables sud-soudanais ont accusé l’armée soudanaise, sans fournir de preuves. Un officier supérieur soudanais a déclaré à l’AP que l’armée avait frappé des camions-citernes destinés aux FSR et que les morts étaient des membres des FSR et des contrebandiers, ce que l’AP n’a pas pu vérifier. Le 22 octobre, le ministère soudanais des Affaires étrangères a nié toute implication de l’armée, là encore sans preuves, et a énuméré des attaques antérieures qu’il imputait aux FSR.
Abyei borde le Kordofan, devenu l’un des principaux fronts de la guerre. Le 12 octobre, l’observatoire mondial de la faim, l’IPC, a averti qu’une sécheresse liée à El Niño touchait plus de la moitié du Soudan et que le risque de famine augmentait au Darfour et au Kordofan. Le Royaume-Uni a déclaré au Conseil de sécurité de l’ONU, le 16 octobre, que plus de 33 millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire. Le 23 octobre, le Royaume-Uni et 31 partenaires ont publié une déclaration ministérielle conjointe sur le risque de famine au Soudan.
Le levier des acheteurs
Les arguments contre l’idée de placer l’or au centre de cette guerre sont sérieux. Le différend sur la place des FSR dans l’armée a déclenché les combats, et la rivalité autour de l’or n’en était qu’une des causes. Aucune des deux armées ne vit seulement de l’or. Le Groupe d’experts de l’ONU a constaté que les FSR vivaient aussi de la gomme arabique pillée, dont des négociants locaux ont compté environ 3 700 tonnes saisies au premier semestre 2024, et prélevaient un million de livres soudanaises sur chaque camion de 20 tonnes franchissant deux zones frontalières en direction du Soudan du Sud. Des commandants des FSR à Nyala ont reconnu des pillages généralisés. L’armée taxe et commerce par l’intermédiaire de l’État. Chatham House lui-même avertit que sanctionner une seule société aurifère ou un seul commandant ne réformera pas la chaîne d’approvisionnement et n’apaisera pas la guerre. Lorsque l’UE a annoncé son interdiction, la BBC a rapporté des mises en garde selon lesquelles les sanctions seules avaient peu de chances d’arrêter ce commerce si les grandes places de l’or ne renforçaient pas leurs propres contrôles.
Et les États plaques tournantes sont plus que des acheteurs. Chatham House fait valoir que l’Égypte et les Émirats, qui soutiennent des camps opposés, profitent du commerce de l’or à court terme, mais risquent de perdre leurs objectifs à long terme dans la Corne de l’Afrique et en mer Rouge si le Soudan se fragmente davantage. L’Égypte voit dans la guerre à sa frontière une menace pour sa sécurité. Les Émirats affirment ne soutenir aucun camp et, en avril 2026, rapporte la mission de l’ONU, ils ont engagé une procédure au sujet de transferts présumés de matériel militaire à l’armée. Quant aux preuves sur les armes étrangères, elles tiennent à des constatations établies selon le critère des « motifs raisonnables », à un rapport de 2025 du Groupe qui n’a pas pu confirmer une route d’approvisionnement, et se heurtent à des démentis à chaque étape.
En juillet 2026, le Royaume-Uni qualifiait encore l’or de moteur de l’économie de guerre, et l’essentiel de cet or finit toujours aux Émirats, directement ou via l’Égypte. Chatham House conclut que la dépendance politique, militaire et économique des belligérants envers l’Égypte et les Émirats place ces deux gouvernements « dans une position unique pour persuader les FAS et les FSR de convenir d’un cessez-le-feu durable ».
Le 8 octobre, le Conseil de sécurité de l’ONU a voté à l’unanimité la prolongation de son embargo sur les armes au Darfour jusqu’au 11 décembre, mais une proposition américaine visant à l’étendre à tout le pays a échoué face à l’opposition de la Russie et de la Chine. Les émissaires américains avaient fait valoir qu’un embargo national appliquerait les sanctions « à tous les réseaux qui maintiennent cette guerre en vie dans les deux camps, sans aucune exception ». La mission d’établissement des faits de l’ONU avait demandé la même chose.
Le 21 octobre, des délégations de 21 pays et de cinq organisations internationales se sont réunies à Genève. Parmi elles figurait le Quad, formé des États-Unis, de l’Arabie saoudite, de l’Égypte et des Émirats, et ces deux derniers sont les pays par lesquels l’essentiel de l’or traçable du Soudan devient de l’argent. Ni le gouvernement soudanais ni les FSR n’étaient représentés. Les participants ont exhorté les États étrangers « à s’abstenir d’alimenter la guerre », en citant les mercenaires, le matériel militaire, les drones et le soutien financier. Pekka Haavisto, l’envoyé du secrétaire général de l’ONU pour le Soudan, a déclaré que les deux armées croyaient encore pouvoir l’emporter, et une septième réunion était prévue, sans date ni lieu.
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Johan Karlsson. “La guerre au Soudan carbure à l’or.” Eikleaf, 24 octobre 2026, mis à jour 25 octobre 2026. https://www.eikleaf.com/fr/sudan-s-war-runs-on-gold/
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Médias
Souk de l'or, Dubaï – Wikimedia Commons (Photo : dconvertini, CC BY-SA 2.0)
Souk de l'or de Dubaï – Wikimedia Commons (Photo : Rob Young, CC BY 2.0)
Principales sources et références
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