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Dernière mise à jour : · 22 min de lecture

En bref
Quand les États-Unis ont sanctionné Kimberly Prost, juge à la Cour pénale internationale, elle a aussitôt perdu l’accès à ses cartes de crédit. Même Alexa a cessé de lui répondre. Puis Washington a inscrit la Cour elle-même sur la liste, et n’a autorisé le versement de ses salaires que jusqu’en avril 2027. Une licence autorise ; elle n’oblige personne. La banque publique luxembourgeoise avait fermé les comptes de la Cour des mois avant même son inscription, par crainte pour ses activités américaines. Jusqu’où les entreprises européennes sont prêtes à aller décidera si la Cour peut continuer à payer son personnel et juger Rodrigo Duterte.

En août 2025, le Trésor américain a ajouté Kimberly Prost, juge canadienne à la Cour pénale internationale, à sa liste de personnes sanctionnées. Avant de rejoindre la Cour, Prost avait travaillé sur les sanctions pour le Conseil de sécurité de l’ONU. Elle se retrouvait désormais de l’autre côté. Elle a aussitôt perdu l’accès à ses cartes de crédit, et l’assistant Alexa d’Amazon a cessé de lui répondre. Peu après son inscription, elle a acheté un livre numérique, Le Collier de la reine d’Antal Szerb, pour découvrir plus tard qu’il avait disparu de son appareil. Dans une requête déposée en justice en 2026, elle affirme que HSBC a gelé son compte new-yorkais et qu’Amazon, Google et Expedia ont restreint ou fermé ses comptes. « J’ai travaillé toute ma vie dans la justice pénale, et me voici sur une liste aux côtés de personnes impliquées dans le terrorisme et le crime organisé », a-t-elle déclaré.

Le 9 octobre 2026, le bureau de contrôle des avoirs étrangers du Trésor (OFAC) a inscrit la Cour elle-même sur la même liste. Les vagues précédentes avaient frappé les juges et les procureurs de la Cour un par un. Cette mesure-ci pouvait exposer toute entreprise qui fournit des services à l’institution. Elle est tombée quelques heures après l’attribution du prix Nobel de la paix à Navi Pillay, ancienne juge de la Cour. Le secrétaire d’État Marco Rubio a énoncé l’objectif sans détour : « Soit la CPI met fin à ses menaces, soit nous mettrons fin à la CPI. »

Vue aérienne du bâtiment néoclassique du Trésor américain, avec des drapeaux américains devant et le Washington Monument qui s'élève au loin.
Le bâtiment du Trésor américain à Washington, avec le Washington Monument en arrière-plan.

Ce jour-là, deux choses distinctes se sont produites. La désignation a pris effet. Et l’OFAC a publié quatre licences générales, des autorisations publiques qui permettent certaines opérations définies avec la Cour malgré son inscription. L’une court jusqu’au 7 avril 2027 ; les trois autres ne portent aucune date d’échéance. Ces licences laissent aux banques et aux fournisseurs européens le soin de distinguer ce que le droit américain interdit réellement de ce pour quoi Washington pourrait les punir malgré tout. De l’endroit où ils placeront cette limite dépendra la capacité de la Cour à continuer de payer son personnel, de garder ses détenus et de juger Rodrigo Duterte, l’ancien président philippin dont le procès doit s’ouvrir le 30 novembre.

Ce que disent les papiers du Trésor

Le ressort juridique, c’est le décret présidentiel 14203, signé par Donald Trump le 6 février 2025. Dès qu’une personne ou une entité est désignée en vertu de ce décret, tous ses biens situés aux États-Unis, ou en la possession ou sous le contrôle d’une « personne américaine », sont bloqués : gelés là où ils se trouvent. Les personnes américaines ne peuvent plus fournir de fonds, de biens ou de services à la cible, ni en recevoir d’elle. Le décret définit une personne américaine comme un citoyen américain ou un résident permanent, toute personne se trouvant aux États-Unis, ou une entité constituée selon le droit américain, y compris ses succursales à l’étranger. Le bureau d’une entreprise américaine à Amsterdam est couvert. Une banque néerlandaise à Amsterdam, en tant que telle, ne l’est pas.

Pris isolément, le décret couperait la Cour de toutes les banques, de tous les éditeurs de logiciels et de tous les assureurs américains. L’OFAC a donc rédigé des exceptions le jour même. La licence générale n° 13 autorise toute transaction que la réglementation relative à la Cour interdirait autrement, dès lors qu’elle est « ordinairement accessoire et nécessaire au maintien ou à la cessation progressive des activités » impliquant la Cour. Elle court jusqu’au 7 avril 2027 à 0 h 01, heure d’été de la côte Est. Son texte précise ce qu’elle a en vue : les versements des États membres à la Cour, les salaires, l’assurance maladie et les soins médicaux de ses employés, des bénéficiaires de ses subventions et de ses prestataires, ainsi que le loyer, les charges, les impôts, les assurances et les services commerciaux courants comme les abonnements.

Les trois autres licences ne portent aucune date d’expiration. La licence générale n° 14 couvre les télécommunications, les services internet comme la messagerie électronique et la visioconférence, et les logiciels d’entreprise, une notion qu’elle définit comme incluant les ressources humaines et la paie, la gestion financière, le stockage de données et les services d’informatique en nuage. La licence générale n° 15 couvre le versement des pensions, à condition que tout paiement destiné à une personne bloquée aille sur un compte bloqué et rémunéré aux États-Unis. La licence générale n° 16 autorise tout ce qui est nécessaire au maintien en détention de neuf personnes nommées dans son annexe, parmi lesquelles Duterte et le chef de milice du Darfour Ali Kushayb, y compris leur santé et leur bien-être et le fonctionnement des centres de détention.

Mettez les quatre côte à côte, et une forme étrange se dessine. Washington a accordé une autorisation sans limite de durée pour que les détenus de la Cour restent nourris et gardés, que sa messagerie fonctionne et que ses pensions soient versées. Le logiciel de paie est autorisé sans date de fin. Les salaires qu’il calcule le sont jusqu’en avril. Trois limites découlent du libellé. Une licence permet ; elle n’oblige personne, et aucune banque n’est tenue de garder un compte ouvert parce que l’OFAC l’autorise. La licence générale n° 13 exclut aussi les opérations avec toute autre personne bloquée, comme un juge désigné à titre individuel, sauf autorisation distincte. Enfin, ce qui expire le 7 avril 2027, c’est une autorisation américaine. Après cette date, le décret couvre ce qu’il a toujours couvert : les biens situés aux États-Unis ou détenus par des personnes américaines, les opérations des personnes américaines, et quiconque amène une personne américaine à enfreindre les règles. Rien dans le texte ne se transforme en interdiction mondiale.

Le département d’État a indiqué que les exemptions visaient à « laisser aux États parties le temps de démontrer des progrès significatifs » sur des résolutions répondant aux préoccupations américaines, et que le délai de grâce pourrait être ajusté en fonction du « succès ou de l’échec » de ces efforts. Rubio a dit à qui il s’adressait. « Nous attendons de nos alliés, dont beaucoup font partie de la CPI et comptent sur des militaires américains pour leur défense, qu’ils mettent la Cour au pas », a-t-il déclaré. L’échéance d’avril sur les salaires est un moyen de pression sur les gouvernements qui financent la Cour.

Quand Washington punissait les pays qui soutenaient la Cour

L'American Servicemembers' Protection Act, signé en août 2002, autorise le président à employer « tous les moyens nécessaires et appropriés » pour libérer les ressortissants américains ou alliés visés par la loi qui seraient détenus par la Cour ou pour son compte. Ses détracteurs ont surnommé la disposition la « clause d'invasion de La Haye ». Washington s'est aussi servi d'une clause du traité fondateur de la Cour. L'article 98 du Statut de Rome interdit à la Cour de poursuivre l'exécution d'une demande de remise qui contraindrait un État à violer un accord exigeant le consentement de l'État d'envoi, à moins que la Cour n'obtienne d'abord ce consentement. En mars 2006, les États-Unis avaient signé 100 accords de non-remise de ce type. Le 1er juillet 2003, ils ont coupé l'aide militaire aux États membres qui n'en avaient pas signé, en épargnant les membres de l'OTAN et les grands alliés non membres de l'OTAN, avec des dérogations possibles ; des lois ultérieures ont aussi supprimé une partie de l'aide économique. En mars 2006, douze pays d'Amérique latine, dont le Brésil et le Mexique, s'étaient vu refuser l'aide américaine pour cette raison. Certains responsables de l'administration Bush et des membres du Congrès s'inquiétaient de l'effet de ces coupes sur les relations avec l'Amérique latine. En 2005, les États-Unis se sont abstenus lors du vote du Conseil de sécurité qui a déféré le Darfour à la Cour.

Où s’arrête le droit américain, où commence la prudence

Le décret a aussi un second tranchant. Il permet à Washington de désigner toute personne étrangère dont il est établi qu’elle a « apporté une aide substantielle » à une personne bloquée ou lui a fourni des biens ou des services. Et il interdit toute transaction qui « entraîne une violation » de ses règles. Aucune de ces deux clauses, à elle seule, n’interdit à une entreprise européenne de servir la Cour. La première expose l’entreprise à être elle-même inscrite, à la discrétion de Washington. La seconde engage sa responsabilité si un paiement ou un service qu’elle organise pour la Cour entraîne une banque ou un fournisseur américain de services en nuage dans une opération interdite.

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Les juges sanctionnés vivent sur ce tranchant depuis 2025. Beti Hohler, inscrite en juin 2025, a raconté en février 2026, lors d’une audition au Parlement européen, qu’une banque européenne « dont j’étais cliente depuis des décennies » avait annoncé la fermeture de son compte au lendemain de sa désignation, et l’avait fermé en quelques jours. « Même si une transaction se fait entre deux banques européennes, en euros, sans aucun lien avec les États-Unis, elle peut quand même être rejetée », a-t-elle déclaré. « Une carte bancaire qui fonctionne aujourd’hui peut ne plus fonctionner demain. »

Certains cas restent obscurs. En mai 2025, des membres du personnel de la Cour ont déclaré à l’Associated Press que Microsoft avait supprimé l’adresse électronique de Karim Khan, alors procureur en chef et déjà sous sanctions américaines, et qu’il était passé à Proton Mail, un fournisseur suisse. Le président de Microsoft, Brad Smith, a affirmé que l’entreprise n’avait ni résilié ni suspendu ses services à la Cour, tandis que Microsoft reconnaissait un processus « qui a conduit à exclure le responsable sanctionné ». Les deux versions laissent ouverte la question de savoir qui a coupé l’accès de Khan, et à l’initiative de qui. Certaines organisations non gouvernementales ont cessé de travailler avec la Cour cette année-là.

Le cas le plus net touche à l’argent de l’institution elle-même. Dès mars 2026, des mois avant que la Cour ne soit inscrite à son tour, la banque publique luxembourgeoise Spuerkeess avait fermé ses deux comptes, invoquant des craintes pour ses activités aux États-Unis. Le 24 mars, ses représentants ont expliqué aux députés que la fermeture relevait principalement de la politique de risque de la banque et avait été convenue avec la Cour. Laurent Mosar, député luxembourgeois, a défendu la décision : « Toute décision autre que la fermeture de ces comptes aurait exposé la banque à des sanctions. » À l’époque, les sanctions américaines visaient plusieurs responsables de la Cour, mais pas la Cour.

ABN Amro, la banque néerlandaise qui gère les finances de la Cour, fait face au même calcul. Sa division de compensation, qui règle les transactions sur actions pour ses clients, a une importante activité américaine, ce qui pourrait exposer la banque à des pénalités américaines. À la mi-octobre, Cedric Ryngaert, professeur de droit international à l’université d’Utrecht, a déclaré que « la législation n’est pas du tout clairement formulée » et que l’incertitude a un « effet dissuasif », car les entreprises ne peuvent pas savoir si elles sont concernées.

La Cour s’y prépare depuis des mois. Avant le 9 octobre, elle a fait passer ses postes de travail de Microsoft à openDesk, une suite logicielle libre allemande, et pris de nouvelles dispositions pour ses services bancaires et son assurance maladie. En septembre, elle payait aussi déjà son personnel des mois à l’avance pour amortir toute perturbation de la paie. Son Fonds au profit des victimes a averti que les sanctions « pourraient avoir pour effet de perturber les canaux financiers, les services et les partenariats » dont dépendent les réparations.

Les tribunaux américains ont rogné les bords du décret, mais seulement pour les Américains qui ont porté plainte. Des recours antérieurs de professeurs de droit et de défenseurs des droits humains américains ont abouti à des décisions qui interdisent d’appliquer le décret à ces plaignants pour des activités précises, relevant de la liberté d’expression, en lien avec la Cour. Le 13 octobre, à New York, le juge Jesse Furman a accordé une injonction préliminaire à deux organisations américaines, DAWN et la Taxpayer Alliance Against Genocide, ainsi qu’à deux membres de l’alliance, les mettant à l’abri de sanctions pour les activités d’expression décrites dans leur plainte. Il a refusé de déclarer le décret inconstitutionnel ou de le suspendre pour tous. Au 20 octobre, le gouvernement avait accepté de rendre cette injonction permanente, et les organisations en réclamaient une plus large. Trois des juges sanctionnés ont porté plainte en juin 2026 pour contester leur propre désignation, et Human Rights Watch et trois autres organisations ont intenté une action en août pour faire annuler les sanctions ; aucune des deux affaires n’avait été tranchée fin octobre. Rien de tout cela ne touche aux opérations bancaires de la Cour en Europe. Pour celles-ci, tout dépend de savoir jusqu’où les entreprises européennes sont prêtes à aller.

La réponse de l’Europe, au 24 octobre

Les gouvernements s’efforcent de ramener cette limite vers la lettre du droit. Le 9 octobre, le Canada, le Danemark, l’Allemagne, la France, l’Italie, le Japon, les Pays-Bas et le Royaume-Uni ont publié une déclaration commune contre les sanctions. Plus tôt dans la semaine, le greffier de la Cour, Osvaldo Zavala Giler, avait demandé à l’Union européenne de se tenir prête à utiliser son « mécanisme de blocage ».

La loi de blocage est un règlement de l’UE qui protège les opérateurs européens contre les effets des lois étrangères énumérées dans son annexe. Elle leur interdit de s’y conformer, même si une entreprise peut demander à la Commission européenne l’autorisation de les respecter. Elle a d’abord servi contre les sanctions américaines visant Cuba, l’Iran et la Libye, et l’annexe couvre les mesures américaines concernant Cuba et l’Iran ; l’UE l’a mise à jour en 2018, lorsque Washington a rétabli ses sanctions contre l’Iran. Pour protéger la Cour, l’UE devrait ajouter à cette annexe les mesures visant la CPI. Même alors, la protection serait partielle : ABN Amro pourrait se retrouver contrainte de choisir entre enfreindre les règles de l’UE et enfreindre celles des États-Unis.

Le 14 octobre, un porte-parole de la Commission a déclaré : « Nous n’avons encore pris aucune décision. » Le Conseil européen s’est réuni les 15 et 16 octobre. Les dirigeants ont souligné l’importance d’un accès sans entrave aux services financiers et l’intérêt qu’il y a à ce que les entreprises européennes continuent de servir la Cour, et ont exhorté Washington à revenir sur ces mesures. Le 20 octobre, la cheffe de la diplomatie de l’UE, Kaja Kallas, a annoncé au Parlement européen que des travaux sur la loi de blocage étaient en cours. « Si nous utilisons la loi de blocage, nous n’aurons qu’une chance, une seule, de ne pas nous tromper », a-t-elle dit. Dans le même discours, elle a présenté les sanctions comme « pas encore en vigueur », une description politique d’une inscription qui avait pris effet le 9 octobre.

Le 23 octobre, la Commission a publié des orientations formelles. « Les opérateurs de l’UE devraient continuer à fournir leurs services à la CPI comme auparavant », a-t-elle écrit, en renvoyant à la licence générale n° 13. Cela vaut aussi pour les paiements dans l’espace unique de paiement en euros (SEPA), le système des virements en euros au sein de l’Europe, qui, comme l’a relevé la Commission, reposent sur une infrastructure européenne. La communication dit aux banques ce que la licence américaine autorise déjà. Elle ne leur offre aucune protection juridique contre des pénalités américaines. Au 24 octobre, l’annexe de la loi de blocage n’avait pas été étendue à la Cour, bien que des députés européens l’aient demandé à plusieurs reprises. Le 22 octobre, le Parlement avait décerné son prix Sakharov pour la liberté de l’esprit à la Cour et à ses responsables.

La façade de verre incurvée du bâtiment Berlaymont à Bruxelles au crépuscule, avec des drapeaux de l'UE sur le bâtiment et des barrières bleu et jaune le long de la rue.
Le bâtiment Berlaymont à Bruxelles, photographié en août 2024.

Une cour qui emprunte sa police

La dépendance envers l’extérieur est plus ancienne que les sanctions. Le Statut de Rome, le traité qui a créé la Cour, a été adopté le 17 juillet 1998 et est entré en vigueur le 1er juillet 2002. La Cour juge des individus pour génocide, crimes contre l’humanité, crimes de guerre et crime d’agression. Sauf renvoi d’une situation par le Conseil de sécurité de l’ONU, elle ne peut agir que si un crime a été commis sur le territoire d’un État membre ou par un ressortissant d’un État membre, et un État non membre peut accepter sa compétence par une déclaration. Les enquêtes s’ouvrent lorsqu’un État membre ou le Conseil de sécurité défère une situation, ou à l’initiative du procureur. La Cour s’efface lorsqu’un État compétent mène lui-même véritablement une enquête ou des poursuites dans l’affaire. Les juges délivrent un mandat d’arrêt, ou une citation à comparaître, lorsqu’il y a des « motifs raisonnables de croire » qu’une personne a commis un crime. L’accusé doit être présent à son procès.

La Cour n’a pas de police. Le traité exige que les États membres « coopèrent pleinement » avec elle, et lorsque l’un d’eux s’y refuse, le seul recours formel de la Cour est d’en faire le constat et de renvoyer la question à l’Assemblée des États parties ou, dans les affaires transmises par le Conseil de sécurité, au Conseil. En septembre 2024, Vladimir Poutine, recherché depuis mars 2023 pour la déportation illégale présumée d’enfants ukrainiens, s’est rendu en Mongolie, un État membre. La Mongolie ne l’a pas arrêté. Les juges ont constaté son manquement et ont renvoyé l’affaire. Les manquements de ce genre n’avaient jusque-là guère valu plus que des remontrances verbales.

L’affaire Duterte montre cette dépendance sous l’autre angle. Les Philippines ont quitté la Cour en 2019. Le successeur de Duterte, Ferdinand Marcos Jr, a laissé entendre en début de mandat qu’il ne coopérerait pas, mais fin 2023 son gouvernement a laissé entrer les enquêteurs de la Cour dans le pays. Les deux familles se sont depuis spectaculairement brouillées. En mars 2025, Duterte a été arrêté à Manille avec l’aide d’Interpol, et le 12 mars il a été remis à la Cour. En avril 2026, la Chambre d’appel a confirmé que la Cour est compétente pour les crimes présumés commis sur le territoire philippin du 1er novembre 2011 au 16 mars 2019, les années d’adhésion. Le 8 octobre, la Cour a annoncé qu’il était apte à être jugé pour meurtre et tentative de meurtre constitutifs de crimes contre l’humanité. Un gouvernement qui avait quitté le traité a livré l’accusé.

Les mandats visant les talibans montrent l’issue inverse. En juillet et septembre 2025, une chambre préliminaire a délivré des mandats d’arrêt contre quatre dirigeants talibans, dont le chef suprême, Hibatullah Akhundzada, et le 5 octobre 2026 elle les a rendus publics tous les quatre. Les juges ont estimé qu’il existait des motifs raisonnables de croire les quatre responsables de persécution fondée sur le genre contre les femmes, les filles et les personnes qui ne se conforment pas à la politique des talibans en matière de genre, et de persécution pour motifs politiques contre ceux qui sont perçus comme leurs alliés, depuis la prise du pouvoir par les talibans en août 2021. Les talibans ont interdit l’école aux filles au-delà de la sixième année et la plupart des emplois et des espaces publics aux femmes. L’Afghanistan a rejoint la Cour en 2003. Avec les talibans au pouvoir, la perspective d’une quelconque arrestation est lointaine.

Le propre décompte de la Cour, fin octobre 2026, chiffre ce constat. Ses juges ont délivré 68 mandats d’arrêt. Vingt-trois personnes ont été détenues et ont comparu devant la Cour, 34 sont toujours en fuite, et les charges contre 9 ont été abandonnées en raison de leur décès. Les juges ont aussi délivré 9 citations à comparaître. Le Soudanais Omar Al-Bachir, premier président en exercice que la Cour ait jamais recherché, fait l’objet de deux mandats ; aucun n’a été exécuté.

Comment le dernier fugitif du tribunal pour l'ex-Yougoslavie a été arrêté

Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, qui a fermé ses portes le 31 décembre 2017, n'avait pas de police non plus. Il a mis en accusation 161 personnes, et toutes les 161 figurent sous la rubrique « procédures closes », un chiffre qui inclut 20 personnes dont l'acte d'accusation a été retiré et 10 qui sont mortes avant leur transfert. Radovan Karadžić a été arrêté par les autorités serbes en juillet 2008. Le dernier fugitif, Goran Hadžić, a été arrêté dans le nord de la Serbie le 20 juillet 2011, après avoir déjà échappé une fois à ses poursuivants, apparemment prévenu depuis l'intérieur des services de sécurité serbes. Le président serbe a déclaré que l'arrestation satisfaisait aux exigences de l'UE, qui demandait l'arrestation de tous les fugitifs recherchés pour crimes de guerre. Le procureur du tribunal, Serge Brammertz, a plus tard cité trois raisons principales à ce bilan : une unité de traque des fugitifs au sein de son bureau, des forces internationales sur le terrain disposées, au bout du compte, à procéder à des arrestations, et des incitations à coopérer pour les États de la région. Parmi ces incitations, l'UE faisait depuis 2002 de la pleine coopération une condition d'adhésion, et en octobre 2010 elle avait déclaré que la meilleure preuve de la part de la Serbie serait l'arrestation de ses deux derniers fugitifs, Ratko Mladić et Hadžić.
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Une vieille objection, une campagne élargie

Les arguments de Washington figurent dans le décret. Celui-ci proclame une urgence nationale face à toute tentative de la Cour d’enquêter sur des « personnes protégées », de les arrêter, de les détenir ou de les poursuivre, une catégorie qui couvre toute personne américaine, soldats et responsables compris, sauf si Washington consent à la compétence de la Cour à leur égard, ainsi que les citoyens et résidents des membres de l’OTAN et des grands alliés non membres de l’OTAN dont les gouvernements n’ont pas donné leur consentement ou n’ont pas adhéré au traité de la Cour. « La CPI n’a aucune compétence sur les États-Unis ou Israël, aucun de ces deux pays n’étant partie au Statut de Rome ni membre de la CPI », y lit-on. Les griefs immédiats sont publics. En novembre 2024, la Cour a délivré des mandats d’arrêt contre le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, et l’ancien ministre de la défense Yoav Gallant, après que les juges eurent trouvé des motifs raisonnables de croire qu’ils avaient privé les civils de Gaza de biens indispensables à leur survie, notamment de nourriture, d’eau et de médicaments.

Trump a affirmé que la campagne vise à protéger Nétanyahou. Deux des juges sanctionnées, Prost et Solomy Bossa, avaient pris part en 2020 à une décision d’appel autorisant une enquête en Afghanistan, qui couvrait des crimes présumés commis par des Américains ; en 2021, le procureur a annoncé qu’il allait « reléguer au second plan » ce volet. Une troisième, Reine Alapini-Gansou, siégeait dans la chambre qui a approuvé les mandats contre Nétanyahou et Gallant.

L’objection est antérieure à Trump. Sous Bill Clinton, les États-Unis ont été l’un des sept pays seulement à voter contre le Statut de Rome en 1998, et le 6 mai 2002 ils ont fait savoir à l’ONU qu’ils n’avaient pas l’intention d’y devenir partie. En septembre 2020, l’OFAC a inscrit la procureure d’alors, Fatou Bensouda, et un haut responsable, Phakiso Mochochoko. Joe Biden a levé ces sanctions en avril 2021, estimant qu’elles n’étaient « pas une stratégie efficace ni appropriée », tout en affirmant que les États-Unis continuent de s’opposer à la compétence de la Cour sur le personnel d’États non membres sans leur consentement ou un renvoi du Conseil de sécurité.

La deuxième administration Trump a élargi la campagne. En juin 2025, l’OFAC a inscrit quatre juges. En août, il a ajouté Prost, le juge Nicolas Guillou et les deux procureurs adjoints ; en décembre, deux autres juges ; en août 2026, la présidente de la Cour, Tomoko Akane, et un juriste principal chargé des procès. Neuf des 18 juges de la Cour étaient alors sous sanctions américaines. En juillet 2026, Rubio a promis de « démanteler la CPI, pierre par pierre, si nécessaire », et un responsable du département d’État a déclaré que les pays qui accueillent des forces américaines « sont appelés à rejeter la prétendue autorité de la CPI à poursuivre des responsables et des militaires américains ». Le 22 septembre, Trump a lancé devant l’Assemblée générale de l’ONU : « J’appelle toutes les nations membres de la CPI à se retirer officiellement de cette institution voyou, immédiatement. » Cette semaine-là, Naoero, l’île du Pacifique autrefois appelée Nauru, a été la seule à suivre. Le 9 octobre, la campagne est passée des personnes à l’institution.

Le réquisitoire contre la Cour

L’objection de Washington mérite d’être présentée sous sa forme la plus forte. Un traité lie les États qui y adhèrent, et les États-Unis et Israël n’y ont jamais adhéré. La réponse de la Cour est territoriale : pour le génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre, le territoire d’un État membre relève de sa compétence, quel que soit le suspect. En février 2021, une chambre préliminaire a jugé, à la majorité, que la Palestine est un État membre dont le territoire, à cette fin, comprend Gaza et la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est. Le juge président, Péter Kovács, a exprimé une opinion partiellement dissidente précisément sur ce point, doutant que la Palestine puisse être considérée comme l’État sur le territoire duquel les faits ont eu lieu. Le différend traverse le collège des juges lui-même.

Le bilan de la Cour fournit d’autres munitions à ses critiques. En octobre 2026, elle recense 15 condamnations et 4 acquittements. Parmi les 15 figurent cinq personnes condamnées dans une seule et même affaire pour atteintes à l’administration de la justice, à la suite de faux témoignages de témoins de la défense. Elle a échoué avec des accusés déjà dans son box : Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, jugés pour des crimes contre l’humanité présumés en Côte d’Ivoire, ont été acquittés de toutes les charges en 2019, et l’acquittement a été confirmé en appel en 2021. En 2020, un examen indépendant mené par des experts à la demande des États membres a jugé « répandue » l’idée que la phase préliminaire ne parvient pas à écarter les dossiers fragiles, et a décrit « une méfiance et une culture de la peur » au sein de la Cour. En juillet 2026, les États membres ont révoqué Khan de ses fonctions de procureur pour faute grave, une première dans l’histoire de la Cour ; il conteste les accusations, et ses deux adjoints dirigent le Bureau du Procureur.

Une deuxième ligne d’attaque vient de la direction opposée. Six États ont déposé une notification de retrait en 2026, chacune devant prendre effet un an plus tard. Le Venezuela a invoqué « un biais géographique avéré, qui a concentré de manière disproportionnée son travail sur les pays africains et latino-américains ». Le Tchad l’a accusée d’inefficacité et de partialité envers l’Afrique. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger l’ont dénoncée comme un instrument néocolonial. La Hongrie a retiré sa propre notification en mai 2026, et seuls le Burundi et les Philippines ont jamais mené un retrait à son terme.

L’objection de Washington porte sur le consentement ; celle des États qui se retirent, sur ceux que la Cour choisit de poursuivre ; l’examen des experts et l’acquittement de Gbagbo, sur la qualité de ses dossiers ; la révocation de Khan, sur sa direction. Les sanctions ne règlent aucune de ces questions. Elles atteignent à la place l’ensemble de ses affaires. La licence de détention nomme Kushayb, condamné pour le Darfour, et Mahamat Said Abdel Kani, condamné en septembre 2026 pour crimes contre l’humanité en Centrafrique. Les trois juges qui ont porté plainte à New York soutiennent que le décret perturbe des enquêtes que des administrations républicaines comme démocrates ont soutenues, notamment celles qui concernent le Soudan, la Libye, l’Ouganda, le Mali, la République démocratique du Congo et l’Ukraine. Au 9 octobre 2026, la Cour n’avait cherché à poursuivre aucun Américain.

Ce qui reste à décider

Washington n’a décrit l’objet de ce délai qu’en termes généraux. Rubio a déclaré que la mesure avait été conçue pour permettre aux États membres de « négocier et présenter une solution », et que s’ils échouent, les États-Unis « s’adapteront en conséquence ». Au 24 octobre, la liste des actions récentes de l’OFAC ne montrait rien de nouveau concernant la Cour depuis le 9 octobre.

Le traité limite ce que les 125 États membres peuvent offrir. Les juges exercent leurs fonctions en toute indépendance, et les membres du Bureau du Procureur ne sollicitent ni n’acceptent d’instructions d’aucune source extérieure. Seuls les juges peuvent retirer les mandats contre Nétanyahou et Gallant. Le Conseil de sécurité peut suspendre une enquête ou des poursuites pour 12 mois à la fois par une résolution adoptée en vertu du chapitre VII de la Charte des Nations unies, mais aucun État membre ne peut le faire seul. Ce que les membres contrôlent, en revanche, c’est l’argent. Ils financent la Cour par des contributions obligatoires, et pour 2026 ils ont approuvé un budget de 196,9 millions d’euros et un effectif de 1 008 postes.

Le procès de Duterte doit s’ouvrir le 30 novembre, bien à l’intérieur de la période couverte par la licence générale n° 13. La Chambre de première instance III l’entendra, sous la présidence de la juge Joanna Korner, avec les juges Keebong Paek et Nicolas Guillou. Jusqu’au 7 avril 2027, la licence permet aux banques, assureurs et fournisseurs américains de continuer à traiter les salaires, le loyer et les contributions des États membres de la Cour, et Washington dit pouvoir ajuster ce délai selon l’évolution des négociations. Guillou, c’est une autre affaire. Il figure sur la liste des sanctions à titre personnel depuis août 2025, et la licence générale n° 13 n’autorise pas les opérations avec lui.

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Citer cet article
Owen Parker. “Jusqu’où une liste de sanctions américaine atteint une cour de La Haye.” Eikleaf, 24 octobre 2026, mis à jour 25 octobre 2026. https://www.eikleaf.com/fr/how-far-a-us-sanctions-list-reaches-into-a-court-in-the-hague/

Avertissement relatif à l’IA générative

Certains contenus de cette page ont été générés et/ou édités avec l’aide d’une IA générative.

Médias

Cour pénale internationale, 2022 – Wikimedia Commons (Photo : Choinowski, CC BY-SA 4.0)

Bâtiment du Trésor américain – Wikimedia Commons (Photo : MeanieHyaena, CC BY 4.0)

Bâtiment Berlaymont, 2024 – Wikimedia Commons (Photo : Cbliu, CC BY-SA 4.0)

Principales sources et références

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